Huy : Les faucons pèlerins de Tihange, un défi écologique et politique face à l'avenir de la centrale
Huy, en Wallonie, est une région où l'ingénierie humaine et la nature sauvage cohabitent de manière inattendue. Au-delà des paysages bucoliques de la Meuse, se dressent les imposantes tours de la centrale nucléaire de Tihange. Et sur ces structures, contre toute attente, nichent depuis plusieurs années des faucons pèlerins (Falco peregrinus), une espèce emblématique et strictement protégée. Leur présence sur un site industriel de cette envergure soulève aujourd'hui une question cruciale : que deviendront ces rapaces, véritables symboles de résilience, face aux évolutions futures de la centrale ?
Un sanctuaire inattendu pour un prédateur aérien
Le faucon pèlerin est un oiseau fascinant, réputé pour être l'animal le plus rapide du monde en piqué. Après avoir frôlé l'extinction au milieu du XXe siècle, notamment à cause des pesticides et de la destruction de son habitat, il a connu un remarquable retour en Europe et en Amérique du Nord grâce à d'intenses efforts de conservation. En Belgique, le retour du faucon pèlerin s'est manifesté de manière spectaculaire, avec une adaptation étonnante aux environnements urbains et industriels.
Les tours de refroidissement et autres infrastructures de la centrale de Tihange offrent un habitat de choix à ces rapaces. Leur hauteur procure une position dominante idéale pour la chasse, leur permettant de surveiller un vaste territoire et de fondre sur leurs proies, principalement des oiseaux, avec une efficacité redoutable. L'absence de perturbation humaine directe à haute altitude, combinée à l'abondance de nourriture dans les environs, a transformé ce site industriel en un véritable refuge, une citadelle de béton et d'acier où la vie sauvage prospère.
Mais cette cohabitation inattendue pose désormais un défi majeur. Alors que l'avenir énergétique de la Belgique est en pleine redéfinition, avec la perspective du démantèlement progressif des centrales nucléaires, la question du devenir de ces faucons pèlerins devient pressante.
La préoccupation parlementaire et l'engagement ministériel
La question n'est pas passée inaperçue. Elle a récemment été portée à l'attention des législateurs, lors d'une commission parlementaire consacrée à l'agriculture, la nature et la ruralité. Les parlementaires, conscients de l'importance de la biodiversité et de la législation en vigueur, ont interpellé le gouvernement sur le sort de ces rapaces particuliers.
La Ministre en charge de la nature, Madame Dalcq, a réaffirmé avec force la position du gouvernement : le faucon pèlerin est une espèce strictement protégée. Cette protection est garantie à la fois au niveau européen, par la Directive Oiseaux (Directive 2009/147/CE), et au niveau régional, par la législation wallonne sur la conservation de la nature. Ces cadres légaux imposent des obligations claires : interdiction de destruction des nids, de perturbation des oiseaux, et de toute action pouvant nuire à la survie de l'espèce.
Madame Dalcq a également souligné un aspect crucial de la biologie du faucon pèlerin : il est sédentaire. Contrairement à de nombreuses espèces migratrices, les faucons pèlerins ont tendance à rester fidèles à leur site de nidification et à leur territoire de chasse d'une année sur l'autre, voire sur plusieurs générations. Cette sédentarité rend toute intervention de déplacement ou de relocalisation particulièrement délicate, risquant de compromettre la survie des individus déplacés et le succès reproducteur de la colonie. Selon des informations relayées par L'Avenir, la ministre a insisté sur cette dimension, compliquant d'autant les solutions à envisager.
Quelles solutions pour un défi complexe ?
Le démantèlement ou la transformation des infrastructures de Tihange représente un horizon incertain pour les faucons. Comment concilier les impératifs de sécurité industrielle, la planification énergétique à long terme et la protection d'une espèce protégée sur son site de nidification historique ? Plusieurs pistes doivent être explorées, nécessitant une approche multidisciplinaire et collaborative.
- La création de sites de substitution artificiels : Avant toute phase de travaux majeurs, une solution pourrait consister à créer et à installer des sites de nidification artificiels à proximité immédiate ou dans les environs de la centrale. Ces nichoirs spécialement conçus, positionnés en hauteur sur des structures existantes (pylônes électriques, châteaux d'eau, bâtiments industriels non affectés) ou sur des tours dédiées, pourraient tenter d'offrir une alternative acceptable aux faucons. L'emplacement de ces structures devrait être minutieusement étudié pour reproduire les conditions optimales de nidification et de chasse.
- L'étalement des travaux : Le processus de démantèlement d'une centrale nucléaire est un chantier de très longue haleine, s'étalant sur plusieurs décennies. Cette temporalité pourrait paradoxalement être un atout. Une planification des travaux qui prendrait en compte les cycles de reproduction des faucons, en évitant les périodes sensibles (nidification, élevage des jeunes), et en démantelant les infrastructures par étapes, pourrait permettre aux oiseaux de s'adapter progressivement ou de trouver de nouveaux sites naturels.
- Le suivi scientifique et écologique : Un programme de suivi rigoureux des populations de faucons pèlerins de Tihange est indispensable. Il permettrait de comprendre leurs habitudes, leurs préférences en matière de nidification, leurs itinéraires de chasse, et d'évaluer l'impact de toute perturbation. Ces données scientifiques sont cruciales pour orienter les décisions et adapter les mesures de conservation.
- La collaboration multipartite : La résolution de ce défi ne peut se faire sans une étroite collaboration entre toutes les parties prenantes : l'exploitant de la centrale (Engie Electrabel), les autorités régionales et fédérales, les associations de protection de la nature (telles que le CRIE de Huy ou Natagora), et des experts ornithologues. Un groupe de travail dédié pourrait être mis en place pour élaborer et mettre en œuvre une stratégie à long terme.
- La sanctuarisation partielle : Dans le cas où certaines infrastructures du site ne seraient pas démantelées dans l'immédiat ou pourraient être converties à d'autres usages, il pourrait être envisagé de maintenir des zones de nidification intactes ou de les intégrer dans un futur projet de réaffectation du site.
Un cas d'étude pour la transition écologique
L'exemple des faucons pèlerins de Tihange dépasse la simple question de la protection d'une espèce. Il incarne un défi plus large et plus profond : celui de la transition écologique et industrielle. Comment une société peut-elle démanteler ses infrastructures du passé tout en protégeant la biodiversité qui s'y est spontanément installée ? Comment anticiper les impacts écologiques des grands chantiers et y apporter des réponses innovantes et respectueuses ?
Le sort des faucons pèlerins de Tihange sera un test de notre capacité à intégrer pleinement la nature dans nos processus de décision, même les plus complexes et les plus lourds de conséquences économiques et énergétiques. La vigilance parlementaire et l'engagement ministériel sont des signaux positifs, mais la mise en œuvre de solutions concrètes nécessitera du temps, des ressources et une volonté politique et industrielle inébranlable.
En définitive, les rapaces des tours de Tihange ne sont pas seulement des oiseaux ; ils sont le symbole d'une nature qui s'adapte, et d'un défi que l'humanité doit relever : celui de reconstruire son avenir en harmonie avec le vivant.