Depuis trois décennies, les Conférences des Parties (COP) au sein de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) sont devenues le grand rendez-vous annuel de la diplomatie environnementale. Conçues comme le fer de lance de la lutte mondiale contre le réchauffement climatique, ces sommets rassemblant près de 200 nations devaient tracer la voie vers un avenir durable. Pourtant, la conclusion récente de la COP30 à Belém, au Brésil, vient assombrir ce tableau idyllique, renforçant l'idée, de plus en plus partagée, d'une série de rendez-vous marqués par l'inanité et l'illusion.
Le professeur Samuel Furfari, dans son essai percutant La vérité sur les COP : 30 ans d’illusions (L’Artilleur), pose un diagnostic sans appel : ces conférences ne servent à rien. Une décennie après la COP21 de Paris, unanimement saluée comme un tournant historique, le constat d'échec s'impose avec une brutalité accrue. EuroMK News se penche sur cette désillusion grandissante, explorant les raisons d'un rendez-vous manqué avec l'histoire.
Les COP : Une Promesse Initiale et Ses Limites
L'idée des COP a émergé de la Conférence de Rio en 1992, avec la création de la CCNUCC, visant à stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. L'ambition était louable : réunir la communauté internationale pour coordonner des actions concertées face à une menace globale. Kyoto en 1997, puis Copenhague en 2009, ont été des étapes marquantes, alternant espoirs et déceptions, mais c'est bien la COP21 de Paris en 2015 qui a cristallisé toutes les attentes.
L'Accord de Paris : Tournant Historique ou Rêve Éveillé ?
L'Accord de Paris a été célébré comme une avancée majeure, un consensus global pour limiter le réchauffement climatique « bien en dessous de 2 °C » et si possible à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels. Pour la première fois, pays développés et en développement s'engageaient via des Contributions Déterminées au niveau National (NDC) à réduire leurs émissions. Une euphorie collective s'est emparée des délégations, des médias et des opinions publiques. La rhétorique était forte, les objectifs ambitieux, mais les mécanismes de mise en œuvre, reposant sur le volontariat et des engagements non contraignants, laissaient déjà entrevoir les limites d'une gouvernance climatique fragmentée.
Dix ans plus tard, le bilan est mitigé. Les engagements nationaux cumulés sont encore loin d'être suffisants pour atteindre les cibles de Paris, et la trajectoire actuelle de réchauffement nous mène toujours vers des scénarios climatiques préoccupants. L'illusion d'un accord « contraignant » a fait place à la réalité d'une plateforme d'échanges où les intérêts nationaux et économiques peinent à s'aligner sur l'impératif climatique global.
La COP30 de Belém : La Confirmation d'une Inanité Croissante
La récente COP30 de Belém, au cœur de l'Amazonie, devait être un symbole fort, une occasion de réaffirmer l'urgence climatique depuis une région emblématique de la biodiversité. Pourtant, le dénouement fut à l'image des critiques de Samuel Furfari : un accord « minimal ».
- Un texte sans engagement fort : Après des jours de négociations intenses et souvent tendues, près de 200 États sont parvenus à un consensus sur un texte final édulcoré. L'absence la plus flagrante et la plus critiquée fut l'omission d'une mention explicite de la « sortie » ou de l'« élimination progressive » des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz). À la place, le texte fait référence à une « transition hors des combustibles fossiles » – une formulation jugée par beaucoup d'observateurs comme trop vague et sans portée contraignante.
- Un compromis à tout prix : Ce résultat illustre la difficulté persistante à concilier les impératifs climatiques avec les réalités économiques et géopolitiques. Les pays fortement dépendants des hydrocarbures, qu'il s'agisse de producteurs majeurs ou de nations en développement ayant besoin de ces ressources pour leur croissance, ont exercé une pression considérable pour éviter tout engagement direct de sortie.
Pour le professeur Furfari, cette conclusion est une preuve supplémentaire de l'inanité croissante de ces rendez-vous. Chaque année, la grand-messe des COP promet des avancées, mobilise des milliers de délégués, des médias, des ONG, pour aboutir à des textes de compromis qui peinent à masquer l'inertie ou la pusillanimité des actions concrètes.
L'Europe, « le Dindon de la Farce » ?
Dans son analyse, Samuel Furfari estime que l'Europe est, en quelque sorte, « le dindon de la farce ». Cette assertion, provocatrice, mérite une attention particulière.
L'Avant-garde Européenne et ses Coûts
L'Union européenne s'est positionnée comme un leader mondial dans la lutte contre le changement climatique. Ses objectifs sont parmi les plus ambitieux : neutralité carbone d'ici 2050, réduction de 55 % des émissions nettes de gaz à effet de serre d'ici 2030 par rapport à 1990. Ces engagements se traduisent par des politiques énergétiques coûteuses, des réglementations strictes pour l'industrie, des investissements massifs dans les énergies renouvelables et la mobilité électrique.
Un Sacrifice Unilatéral ?
Le revers de la médaille, selon Furfari et d'autres critiques, est que cet effort considérable n'est pas toujours égalé par les autres grandes puissances économiques et émettrices. Alors que l'Europe se serre la ceinture et impose des contraintes à ses industries et à ses citoyens, les pays comme la Chine, l'Inde ou les États-Unis (sous certaines administrations) peinent à atteindre des niveaux d'ambition comparables ou priorisent d'autres impératifs. La conséquence : une perte de compétitivité pour l'industrie européenne, des délocalisations potentielles vers des régions aux normes moins contraignantes, et un impact économique non négligeable sur les ménages.
La métaphore du « dindon de la farce » suggère que l'Europe prend sur elle une part disproportionnée du fardeau, sans que cela ne se traduise par une accélération significative de l'action climatique globale, laissant d'autres acteurs moins contraints profiter des bénéfices d'une énergie moins chère ou de réglementations moins strictes. Cette dynamique pose la question de l'efficacité d'une action unilatérale ou même multilatérale quand le consensus minimal prime sur l'audace.
Les Racines des Illusions : Entre Souveraineté et Intérêts
Si les COP peinent à produire des résultats tangibles, c'est que les racines des illusions sont profondes et complexes. Elles résident dans la nature même du système international et des défis que le climat pose.
- La souveraineté nationale : Chaque État reste souverain dans ses choix énergétiques et économiques. Les accords internationaux, même sous l'égide de l'ONU, n'ont de valeur que s'ils sont ratifiés et mis en œuvre volontairement par les signataires. Imposer des contraintes est souvent perçu comme une ingérence.
- Les intérêts économiques divergents : La transition énergétique implique des coûts massifs et des bouleversements économiques. Les pays producteurs de pétrole et de gaz ont des économies entières bâties sur ces ressources. Les pays en développement arguent de leur droit à la croissance, souvent alimentée par les énergies fossiles, avant de se tourner vers des alternatives plus coûteuses.
- La difficulté du consensus à 200 voix : Obtenir un accord unanime ou quasi unanime entre près de 200 nations aux situations économiques, sociales et politiques diverses est un exercice d'équilibriste permanent, qui tend inévitablement vers le plus petit dénominateur commun.
- La pression des lobbies : L'influence des industries fossiles et d'autres secteurs économiques concernés par la transition reste forte, pesant sur les négociations et diluant les ambitions.
Au-delà des COP : Quel Avenir pour l'Action Climatique ?
Face à ce constat d'illusions persistantes, la question se pose : les COP ont-elles encore un rôle à jouer, ou faut-il repenser la gouvernance climatique mondiale ?
Certains observateurs plaident pour une approche plus pragmatique, axée sur des accords bilatéraux ou régionaux plus ciblés, des alliances technologiques, ou des mécanismes de marché innovants. D'autres estiment que, malgré leurs imperfections, les COP restent l'unique forum global où tous les pays peuvent se rencontrer, échanger et tenter de coordonner leurs efforts, évitant ainsi un éclatement total des initiatives.
Le défi demeure immense. Le temps presse, et l'écart entre les engagements et la réalité des émissions continue de se creuser. Les « 30 ans d'illusions » des COP, comme le soulignent Furfari et les conclusions de Belém, doivent servir de sonnette d'alarme. L'action climatique ne peut plus se contenter de grand-messes diplomatiques si elle veut réellement infléchir le cours d'un avenir incertain.
Il est impératif que les nations se saisissent de cette décennie pour transformer la rhétorique en actes concrets, dépassant les postures et les intérêts à court terme pour faire face à l'urgence d'une crise qui menace l'humanité entière.