Climat : Adel El Gammal (ULB) alerte sur un écart « à des années-lumière » de l'Accord de Paris
Dans un contexte d'urgence climatique croissante et à l'approche de joutes diplomatiques cruciales, la voix d'Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), résonne comme un avertissement solennel. Ses propos, directs et sans ambages, dressent un constat alarmant : « On est à des années-lumière de l’Accord de Paris sur le climat ». Cette déclaration fracassante met en lumière une réalité souvent occultée par le discours politique : l'écart abyssal entre les engagements pris et la trajectoire actuelle de l'humanité face au dérèglement climatique. Plus préoccupant encore, le professeur El Gammal déplore avec amertume que la science, pourtant clé de voûte de toute réponse efficace, ne soit pas toujours la boussole privilégiée des décideurs, même lors de rendez-vous planétaires comme la future COP30.
L'Accord de Paris : Un horizon lointain et s'éloignant
Signé en 2015, l'Accord de Paris sur le climat représente la feuille de route mondiale pour contenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels, en s'efforçant de limiter l'augmentation à 1,5°C. Cet objectif, ancré dans le consensus scientifique, est jugé essentiel pour éviter les conséquences les plus catastrophiques du changement climatique. Cependant, près d'une décennie après sa signature, le constat du professeur El Gammal est sans appel : les efforts déployés par les États sont insuffisants, et les trajectoires actuelles nous éloignent dangereusement de cette cible vitale.
Les rapports successifs du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ont constamment souligné la nécessité d'une réduction drastique et rapide des émissions de gaz à effet de serre. Pour atteindre l'objectif de 1,5°C, les émissions mondiales devraient être réduites de près de moitié d'ici 2030. Or, les contributions nationales déterminées (NDC) actuelles, soumises par les pays signataires, même si elles étaient pleinement respectées, conduiraient à un réchauffement bien au-delà de cette limite, possiblement aux alentours de 2,5°C à 3°C, selon les scénarios les plus optimistes. Cet écart entre l'ambition et la réalité est le cœur de la mise en garde d'Adel El Gammal.
Quand la science est mise de côté : Une tragédie évitable
La critique la plus acerbe d'El Gammal concerne la marginalisation, voire l'ignorance, des données scientifiques dans le processus décisionnel. « On ne prend pas toutes les données scientifiques en compte », regrette-t-il, une lacune d'autant plus flagrante que la recherche climatique n'a jamais été aussi abondante et précise. Les scientifiques du climat, à travers des milliers de publications et des évaluations synthétiques comme celles du GIEC, fournissent des informations détaillées sur l'ampleur du problème, les scénarios futurs, et les leviers d'action.
- Clarté des risques : Les modèles climatiques prévoient avec une grande certitude l'augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes, la montée des océans, l'acidification des mers et la perte de biodiversité si les seuils critiques sont dépassés.
- Urgence des actions : La science ne cesse de répéter que chaque fraction de degré compte et que le temps est un facteur critique. Les « budgets carbone » restants pour limiter le réchauffement sont infimes.
- Solutions disponibles : La recherche et l'innovation ont démontré la faisabilité technique et économique d'une transition énergétique vers des sources renouvelables, ainsi que le potentiel de solutions basées sur la nature.
Ignorer ces faits, c'est naviguer à l'aveugle face à une tempête annoncée. Pour le professeur El Gammal, l'échec à pleinement intégrer ces connaissances ne relève pas d'une incapacité technique, mais d'une réticence politique et économique aux conséquences potentiellement irréversibles.
La géopolitique de l'énergie : Entre intérêts nationaux et impératifs planétaires
En tant que spécialiste de la géopolitique de l'énergie, Adel El Gammal offre une perspective éclairante sur les dynamiques complexes qui entravent l'action climatique. La transition énergétique n'est pas qu'une question technique ; elle est profondément imbriquée dans les rapports de force internationaux, la sécurité des approvisionnements et les intérêts économiques des nations. La dépendance aux énergies fossiles, pilier de l'économie mondiale depuis des décennies, crée des résistances massives au changement.
Les obstacles géopolitiques majeurs :
- Concurrence économique : Les pays dont l'économie repose sur l'extraction ou l'exportation d'hydrocarbures ont des incitations puissantes à ralentir la transition.
- Sécurité énergétique : De nombreux États perçoivent la maîtrise des ressources fossiles comme un enjeu de souveraineté et de stabilité, préférant des solutions éprouvées à des alternatives perçues comme incertaines ou coûteuses à court terme.
- Divergences nord-sud : Les pays en développement, souvent les plus vulnérables aux impacts climatiques, réclament une aide financière et technologique accrue de la part des pays développés, historiquement responsables de la majorité des émissions. Ces tensions compliquent les négociations et l'établissement de responsabilités communes mais différenciées.
- Lobbying des industries fossiles : Le poids politique et financier des industries extractives pèse lourdement sur l'élaboration des politiques climatiques, favorisant souvent des mesures moins ambitieuses.
Ces facteurs géopolitiques expliquent en grande partie pourquoi, malgré la clarté scientifique, les avancées concrètes restent à la traîne. Les conférences comme la COP30 deviennent alors des arènes où les intérêts nationaux s'entrechoquent, reléguant parfois l'impératif scientifique au second plan derrière des considérations de pouvoir et de prestige.
COP30 et l'espoir d'un sursaut ?
En pointant du doigt la future COP30, le professeur El Gammal ne fait pas qu'un constat ; il exprime une préoccupation quant à la nature même des négociations climatiques internationales. Ces sommets annuels, s'ils sont essentiels pour le dialogue, peinent souvent à transformer les résolutions en actions tangibles et contraignantes. La recherche du consensus peut diluer l'ambition, menant à des accords basés sur le plus petit dénominateur commun plutôt que sur l'exigence scientifique.
Pour El Gammal, l'enjeu des futures COP, y compris la COP30, est de briser ce cycle. Il appelle implicitement à une refonte de la gouvernance climatique mondiale, où la primauté de la science ne serait plus une option mais une obligation. Cela impliquerait :
- L'intégration systématique des dernières données scientifiques et des recommandations du GIEC dans tous les documents de négociation.
- Des objectifs de réduction d'émissions alignés avec la science, et non avec des considérations politiques de court terme.
- Des mécanismes de suivi et de vérification plus robustes pour s'assurer que les engagements sont respectés.
- Un financement adéquat et prévisible pour la transition énergétique et l'adaptation dans les pays en développement.
Le professeur El Gammal insiste sur le fait que la connaissance est disponible ; ce qui manque, c'est la volonté politique de l'utiliser pleinement et courageusement. La décennie actuelle est décisive, et chaque COP doit être un pas significatif, et non une simple occasion de réaffirmer des engagements déjà jugés insuffisants.
La voie à suivre : Prioriser la science et l'action concertée
Le cri d'alarme d'Adel El Gammal n'est pas un appel au désespoir, mais plutôt une invitation pressante à l'introspection et à l'action immédiate. Son expertise en géopolitique de l'énergie renforce la conviction que la transition n'est pas seulement technologique, mais avant tout politique et sociétale. La solution réside dans une réorientation profonde des priorités globales, plaçant l'intégrité scientifique et la survie planétaire au-dessus des considérations géopolitiques et économiques à court terme.
Cela nécessitera un leadership politique fort, capable de transcender les clivages nationaux pour forger une réponse collective à une menace qui ne connaît pas de frontières. Il faudra également une mobilisation citoyenne soutenue pour exiger des comptes et pousser les gouvernements à agir. En fin de compte, le fossé entre l'Accord de Paris et la réalité actuelle n'est pas une fatalité. Il s'agit d'un choix, et les années à venir détermineront si l'humanité a la sagesse et le courage de choisir une voie dictée par la science pour un avenir viable.