Dans un monde où le numérique promettait naguère une ère de participation accrue et de transparence démocratique, la réalité semble prendre un tournant plus sombre. Mathieu Michel, cofondateur de l'ASBL Citoyens numériques, lance une alerte retentissante : "Les outils digitaux ont tendance à appauvrir la démocratie plutôt qu'à l'enrichir". Une déclaration qui interpelle et qui, au-delà de la provocation, souligne une préoccupation grandissante face à l'impact des technologies sur nos sociétés. Alors que l'innovation digitale progresse à pas de géant, la question de son influence sur les fondements de notre système démocratique est plus pertinente que jamais.
Les Promesses Brisées du Numérique Démocratique
L'avènement d'internet et des réseaux sociaux avait été accueilli avec un optimisme certain. L'idée que le digital pourrait catalyser une démocratie plus directe, plus inclusive, et mieux informée, était séduisante. Accès instantané à l'information, plateformes d'expression citoyenne, facilitation de la mobilisation sociale : les arguments en faveur d'un enrichissement démocratique semblaient légion. Pourtant, pour Mathieu Michel, cette vision idyllique a cédé la place à une réalité plus complexe et potentiellement dangereuse.
L'ASBL Citoyens numériques, cofondée par Mathieu Michel, se positionne au cœur de cette réflexion. Son constat est sans appel : les mécanismes inhérents aux plateformes digitales, souvent dictés par des algorithmes de maximisation de l'engagement ou de la publicité, ont des effets pervers. Ils ne favorisent pas nécessairement le débat éclairé, la construction du consensus ou la pensée critique, piliers essentiels de toute démocratie saine.
Comment le Digital Appauvrit la Démocratie
L'argument de Mathieu Michel repose sur plusieurs constats amers quant aux dérives de l'ère numérique :
- Polarisation et chambres d'écho : Les algorithmes des réseaux sociaux nous enferment dans des bulles de filtre, nous exposant principalement à des informations qui confirment nos biais. Cela réduit notre capacité à comprendre d'autres points de vue, nourrit la méfiance et fragmente le débat public. Le consensus devient ardu, et le dialogue respectueux s'amenuise.
- Désinformation et "fake news" : La facilité de diffusion de contenus sur internet s'accompagne d'une prolifération de fausses informations et de théories du complot. Ces narratifs sapent la confiance dans les institutions et les médias, rendant difficile pour les citoyens de distinguer le vrai du faux.
- Dérive de l'attention et superficialité : L'abondance d'informations, leur vitesse de circulation et les formats courts incitent à une consommation superficielle. La réflexion approfondie et l'analyse contextuelle, nécessaires à une citoyenneté active, sont souvent sacrifiées.
- Affaiblissement des corps intermédiaires : Les partis politiques, syndicats et associations, structurant le débat démocratique, se voient court-circuités par des mobilisations plus directes mais parfois moins structurées, exacerbant l'individualisme et l'émotion.
- Surveillance et manipulation : Les données personnelles, collectées massivement, peuvent être utilisées à des fins de ciblage politique précis, voire de manipulation des électeurs, comme l'a illustré l'affaire Cambridge Analytica.
L'Urgence d'une Éducation à la Citoyenneté Numérique
Face à ces défis, Mathieu Michel insiste sur une solution fondamentale : le développement urgent de l'éducation à la citoyenneté numérique. Dans un monde digital en constante évolution, il est impératif de comprendre les mécanismes sous-jacents, les enjeux éthiques et les responsabilités individuelles et collectives.
Cette éducation doit doter les citoyens, dès le plus jeune âge, des compétences essentielles pour naviguer dans l'écosystème numérique :
- Pensée critique et esprit d'analyse : Développer la capacité à interroger la source de l'information, à vérifier les faits et à identifier les biais.
- Culture de l'information et des médias : Comprendre le fonctionnement des algorithmes, les modèles économiques des plateformes et l'importance du journalisme professionnel.
- Protection de la vie privée et sécurité en ligne : Maîtriser les bases de la gestion de ses données personnelles et adopter des comportements sécurisés.
- Responsabilité et éthique en ligne : Promouvoir le respect, la bienveillance et la capacité à dialoguer de manière constructive.
- Participation citoyenne éclairée : Utiliser les outils numériques non pas comme des vecteurs de rumeurs, mais comme des leviers pour une implication démocratique réfléchie.
L'objectif est clair : former des citoyens numériques autonomes, conscients des pièges mais aussi des opportunités offertes par le digital, capables de contribuer positivement au débat public.
Le Défi de la Maturité Numérique et l'Inégalité d'Accès
Le constat de Mathieu Michel prend une acuité particulière au regard des inégalités de "maturité numérique". Si, comme le soulignait récemment une analyse citée par La Libre.be, la maturité numérique des entreprises wallonnes progresse, un nouveau défi majeur s'impose à elles – et à la société dans son ensemble. L'avancée rapide de l'innovation fait que "l'ensemble de la population n'a probablement pas" (la capacité ou les moyens de suivre le rythme).
Cette fracture numérique ne se limite plus à l'accès technique à internet. Elle est désormais cognitive et culturelle. Une partie significative de la population, souvent la plus âgée ou celle issue de milieux défavorisés, peine à appréhender la complexité du monde digital. Non seulement elle peut être exclue des opportunités offertes par le numérique (accès aux services publics en ligne, e-commerce, emploi), mais elle est également plus vulnérable aux risques de désinformation et de manipulation.
Cette inégalité de compétences et de compréhension numérique crée un fossé au sein de la démocratie elle-même. Si certains citoyens sont équipés pour analyser, débattre et participer activement, d'autres se retrouvent passifs, désorientés ou manipulés. La démocratie ne peut prospérer que si tous les citoyens sont en mesure de participer de manière éclairée et équitable. L'absence d'une éducation numérique généralisée et adaptée à tous les âges aggrave cette fracture et menace la cohésion sociale et la légitimité des processus démocratiques.
Réorienter le Digital au Service de la Démocratie
Malgré le diagnostic sévère, l'ASBL Citoyens numériques et Mathieu Michel ne prônent pas un rejet du digital, mais une réorientation profonde de son usage. Il ne s'agit pas de diaboliser la technologie, mais de maîtriser son impact pour qu'elle serve véritablement les intérêts démocratiques.
Plusieurs pistes peuvent être explorées pour inverser la tendance :
- Cadre réglementaire : Renforcer les législations concernant la responsabilité des plateformes (désinformation, données, transparence des algorithmes), à l'instar du Digital Services Act européen.
- Investissement public dans l'éducation : Intégrer la citoyenneté numérique dans les programmes scolaires et développer des formations continues pour adultes.
- Promotion des médias de qualité : Soutenir le journalisme indépendant et d'investigation, essentiel à la vérification des faits et à l'analyse.
- Développement d'outils numériques éthiques : Encourager la création de plateformes civiques, d'outils de participation open-source, et de technologies respectueuses de la vie privée.
- Sensibilisation et dialogue : Mener des campagnes de sensibilisation sur les risques et opportunités du numérique, et favoriser le dialogue entre les parties prenantes.
Conclusion
L'avertissement de Mathieu Michel est un signal fort : le chemin vers une démocratie enrichie par le digital est loin d'être une évidence et est semé d'embûches. Si le numérique a le potentiel d'être un formidable levier pour la participation et l'information, il peut tout aussi bien devenir un facteur d'appauvrissement démocratique s'il n'est pas abordé avec prudence, esprit critique et une ferme volonté d'éducation.
L'ASBL Citoyens numériques, à travers la voix de son cofondateur, nous rappelle que la démocratie à l'ère digitale ne se décrète pas ; elle se construit activement, jour après jour, par une citoyenneté éclairée et responsable. Il est temps de passer d'une consommation passive des outils numériques à une maîtrise active et consciente de leurs implications, afin que la technologie serve réellement le bien commun et les valeurs fondamentales de nos sociétés.