Cinquante ans se sont écoulés depuis que Jacques Brel larguait les amarres du port d'Anvers, un jour de juillet 1974, à bord de son voilier, L'Askoy II. Ce voyage, initialement conçu comme une parenthèse de trois ans pour explorer le monde, allait se transformer en sa dernière odyssée, une fuite romantique vers l'ailleurs qui le mènera jusqu'aux îles Marquises, où il repose désormais. Mais derrière l'image du grand Jacques, icône de la chanson française et aventurier des mers, se cachent des blessures familiales profondes, que sa fille France Brel choisit d'exposer aujourd'hui. Un demi-siècle plus tard, la mémoire de l'artiste reste vivace, mais c'est une toute autre facette de son héritage que France Brel met en lumière, celle des "ponts coupés" et d'une "guerre" silencieuse qui a déchiré la famille.
L'Askoy II : Le départ vers l'inconnu et la rupture
En 1974, Jacques Brel est au sommet de sa gloire mais aspire à une autre vie. Épuisé par la scène et la célébrité, il nourrit un rêve de liberté, d'horizons lointains. L'Askoy II, son fidèle compagnon des mers, devient le symbole de cette quête d'évasion. Ce départ n'est pas seulement géographique ; il marque une césure nette avec une partie de sa vie, y compris ses attaches familiales. Pour France Brel, fille de Jacques et Thérèse Michielsen (Miche), cette décision a eu des répercussions douloureuses, initiant une distance qui ne sera jamais vraiment comblée.
Le chanteur s'éloigne alors de sa femme et de ses filles pour vivre une histoire d'amour avec Maddly Bamy, rencontrée quelques années plus tôt sur le tournage du film "L'aventure c'est l'aventure". C'est avec elle qu'il partira et vivra ses dernières années aux Marquises, loin des regards et des sollicitations du monde occidental. Ce choix radical, s'il fut synonyme de sérénité retrouvée pour l'artiste, a laissé un vide et un sentiment d'abandon pour ceux qu'il laissait derrière lui.
La “Guerre” familiale et l'ombre de Maddly Bamy
L'éloignement géographique de Jacques Brel se double d'un éloignement affectif pour sa famille. France Brel évoque aujourd'hui une "guerre" sourde, un conflit larvé qui a opposé les siens à Maddly Bamy. Les tensions sont palpables, les incompréhensions s'accumulent. Au cœur de ce conflit, la difficulté pour la famille légitime de Brel d'accéder à l'artiste durant ses dernières années, minées par la maladie. Atteint d'un cancer du poumon, Jacques Brel rentre brièvement en Europe pour des traitements avant de regagner son havre de paix aux Marquises.
C'est dans ce contexte de rupture et de rivalité que survient le drame ultime : la mort de Jacques Brel le 9 octobre 1978. Il est enterré aux Marquises, à Atuona, sur l'île de Hiva Oa, aux côtés de Paul Gauguin. Une décision qui, selon France Brel, a été prise sans concertation et qui a scellé son exclusion d'un moment de recueillement essentiel.
L'exclusion de l'enterrement : Une blessure qui ne cicatrise pas
France Brel l'affirme avec amertume : elle n'a pas été conviée à l'enterrement de son père. Un affront, une douleur inoubliable pour une fille privée de faire ses adieux à son père. Cette exclusion, perçue comme un acte délibéré, est le point culminant de la "guerre" familiale qu'elle décrit. "Il avait coupé les ponts", une phrase lourde de sens qui résonne avec la dure réalité d'une séparation irréversible, non seulement par la mort, mais par des choix de vie qui ont fracturé le cercle familial. La non-invitation au dernier hommage est, pour elle, la preuve ultime de cette mise à l'écart, un symbole de la mainmise de Maddly Bamy sur la fin de vie de l'artiste.
50 ans après : Le besoin de faire la lumière
Pourquoi France Brel choisit-elle de s'exprimer aujourd'hui, un demi-siècle après le départ symbolique de son père ? Les motivations sont multiples. Il y a, bien sûr, le poids de la commémoration. Cet anniversaire n'est pas seulement celui du départ de l'Askoy II, mais aussi celui qui précède de peu le 46ème anniversaire de la mort de Brel. C'est l'occasion de revisiter une histoire, de confronter des vérités, et peut-être, de trouver une forme de catharsis.
Pour France Brel, qui a œuvré inlassablement à la préservation et la diffusion de l'œuvre de son père à travers la Fondation Jacques Brel, ce témoignage est aussi une manière de rectifier une narration, de rappeler que derrière le mythe, il y avait un homme, avec ses complexités, ses choix, et surtout, sa famille. Elle exprime le besoin de rétablir une certaine vérité historique et émotionnelle, de ne plus laisser certaines zones d'ombre persister. Les "règlements de comptes" ne sont pas nécessairement une volonté de revanche, mais plutôt une quête de reconnaissance de la souffrance vécue et une tentative de nommer les choses, pour enfin apaiser certaines blessures.
Cette prise de parole fait écho à d'autres témoignages de proches d'artistes majeurs, soulignant la difficulté d'être l'enfant d'une légende, entre l'admiration publique et la complexité des relations privées. La douleur de la perte se mêle souvent à celle des non-dits et des conflits, qui peuvent durer des décennies.
L'héritage de Brel : Entre mythe et réalités familiales
L'œuvre de Jacques Brel, intemporelle et universelle, continue de toucher des millions de personnes à travers le monde. Mais l'homme derrière l'œuvre était un être complexe, tiraillé entre ses responsabilités et son désir d'absolu. Le témoignage de France Brel ne diminue en rien la grandeur de l'artiste ; il en éclaire au contraire les zones d'ombre, rappelant que même les plus grands génies laissent derrière eux des histoires humaines, parfois douloureuses.
La gestion de l'héritage de Brel est elle aussi le fruit de ces tensions. Si la Fondation Jacques Brel, sous l'impulsion de sa famille, a su préserver l'intégrité de son œuvre, les aspects plus personnels de sa vie restent un terrain de mémoire parfois miné. Le fait que France Brel choisisse aujourd'hui de parler si ouvertement est un rappel que l'histoire d'un homme célèbre ne s'écrit pas seulement dans les biographies officielles ou les documentaires, mais aussi dans les cœurs meurtris de ceux qui l'ont aimé et qui, cinquante ans après, cherchent encore à panser leurs plaies. C'est un pan de l'histoire de Jacques Brel, moins glamour, plus intime et poignant, qui se révèle aujourd'hui.