Paris, Bruxelles, et au-delà – Chaque année, le 25 novembre marque une date capitale dans le calendrier des mouvements féministes à travers le monde : la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes. C'est un moment dédié à la sensibilisation, à la mobilisation, à l'interpellation des pouvoirs publics et à l'affirmation bruyante des droits des femmes. Pourtant, cette année, un événement d'une tout autre nature menace d'en éclipser la portée : une mégagrève historique, dont l'ampleur et la durée s'étendent précisément autour de cette date symbolique.
Au sein des associations féministes, l'annonce des dates choisies pour ce mouvement social d'envergure a suscité une vive « crispation ». Le sentiment général se résume en une question, pleine d'un mélange de fatalisme et de frustration : « Et il FALLAIT que ça tombe le 25 novembre ? » Cette coïncidence calendaire inattendue met en lumière les tensions inhérentes entre la solidarité inter-mouvements et la nécessité vitale de maintenir la spécificité des luttes.
Le 25 Novembre : Un Rendez-vous Incontournable
Depuis son institution par l'ONU en 1999, la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, commémorant l'assassinat brutal des sœurs Mirabal en République dominicaine, est devenue un pivot essentiel pour l'activisme féministe. Partout dans le monde, cette date est l'occasion de dresser des bilans alarmants, de dénoncer l'impunité, d'exiger des politiques publiques plus robustes et de rendre hommage aux victimes.
Pour les associations, c'est le point culminant d'une année de travail, une fenêtre médiatique précieuse pour faire entendre des revendications souvent marginalisées. Marches, rassemblements, campagnes de sensibilisation, dépôts de propositions législatives, publications de rapports chiffrés : chaque action est pensée pour maximiser l'impact et inscrire durablement la lutte contre les violences de genre dans l'agenda public. La couverture médiatique est cruciale, car elle permet de toucher un public plus large, de sensibiliser l'opinion et de maintenir la pression sur les décideurs politiques.
La Mégagrève : Un Séisme Social qui Bouleverse l'Agenda
Face à cet ancrage annuel, l'arrivée d'une « mégagrève historique » est perçue comme un véritable séisme. Le contexte de cette grève, bien que souvent lié à des revendications sociales et économiques larges (réformes des retraites, pouvoir d'achat, services publics, climat, etc.), polarise l'attention nationale et internationale. Une mobilisation d'une telle ampleur promet des manifestations massives, des blocages et une couverture médiatique intense qui monopolise l'espace de l'information.
L'ampleur de ce mouvement social est telle qu'il promet d'impacter non seulement le 25 novembre lui-même, mais aussi les jours précédant et suivant. Les appels à la mobilisation s'étendent, les débats enflamment les plateaux télévisés et les réseaux sociaux, et la logistique même des déplacements devient un défi. Dans ce contexte, la visibilité d'un événement autre, même aussi crucial que la lutte contre les violences faites aux femmes, risque d'être fortement diluée.
Le Dilemme Cornélien des Associations Féministes
C'est ici que réside le cœur du problème et la source de la « crispation » évoquée : les associations féministes se retrouvent prises dans un dilemme cornélien. D'un côté, il y a une solidarité naturelle et idéologique avec les mouvements sociaux. Le féminisme, dans sa dimension intersectionnelle, reconnaît que les femmes sont souvent les premières victimes des inégalités sociales, des coupes budgétaires dans les services publics et des politiques économiques défavorables. Soutenir une grève pour la justice sociale est donc, pour beaucoup, une évidence militante.
« Nous sommes intrinsèquement liées aux luttes sociales. Les femmes, et en particulier les femmes précaires, racisées, ou porteuses de handicaps, sont disproportionnément affectées par les reculs sociaux. Ne pas soutenir un mouvement d'une telle ampleur serait une aberration de notre part », explique une responsable d'une importante fédération féministe sous couvert d'anonymat. « Mais quand cela empiète sur notre seule journée de l'année où nous avons une chance réelle d'être pleinement entendues, le cœur balance. »
Le Risque de l'Éclipse Médiatique et Militante
Le principal danger identifié par les militantes est l'éclipse. Une grève générale historique capte l'attention des médias, des politiques et du grand public de manière quasi exclusive. Les revendications spécifiques des associations féministes – l'augmentation des budgets pour les structures d'accueil, la formation des professionnels, l'amélioration des dispositifs de plainte, la prévention – pourraient se noyer dans le flot d'informations liées au mouvement social général.
De plus, la mobilisation des troupes militantes est également en jeu. Les activistes sont souvent les mêmes personnes à s'engager sur différents fronts. Demander aux bénévoles et aux sympathisants de se mobiliser intensément à la fois pour une grève massive et pour des actions spécifiquement féministes le même jour, ou sur la même période, est un défi logistique et humain colossal. Les ressources – temps, énergie, financement – sont limitées.
Stratégies d'Adaptation et de Convergence
Face à cette situation délicate, plusieurs stratégies sont envisagées, voire déjà mises en œuvre par les associations. L'une d'elles consiste à tenter la convergence, à l'instar de ce qui a pu se produire lors de grèves féministes en Espagne ou en Suisse. L'idée serait d'intégrer les revendications féministes au sein du mouvement social plus large, de faire de la grève générale un espace où les spécificités des violences faites aux femmes sont également dénoncées.
« Nous cherchons à faire valoir que la violence faite aux femmes n'est pas un sujet séparé des questions sociales et économiques. La précarité augmente la vulnérabilité aux violences, les coupes dans les services publics affaiblissent les dispositifs d'aide. C'est une opportunité pour l'intersectionnalité », analyse une coordinatrice associative. Certains collectifs appellent ainsi à une participation active à la grève, tout en veillant à brandir leurs banderoles spécifiques et à faire entendre leurs slogans lors des cortèges.
D'autres préfèrent maintenir un programme d'actions distinct, quitte à en modifier la forme ou l'heure pour ne pas entrer en concurrence directe. Flashmobs plus courts, actions symboliques en ligne, communications décalées : tout est pensé pour marquer le coup du 25 novembre sans se faire engloutir par le tumulte de la grève. L'objectif est de s'assurer que, malgré le bruit ambiant, le message ne soit pas complètement inaudible.
L'Impact à Long Terme : Une Question de Priorités
Cette convergence ou collision de mobilisations interroge profondément la hiérarchisation des luttes et la manière dont les mouvements sociaux peuvent, parfois involontairement, se cannibaliser. Si l'union fait la force, la dilution des messages spécifiques peut aussi affaiblir des causes pourtant cruciales. Le risque est que, une fois la grève historique passée, le sujet des violences faites aux femmes retourne à une invisibilité relative, ayant manqué son moment de pleine exposition.
Pour EuroMK News, il est clair que ce 25 novembre sera atypique. Il ne sera pas seulement le jour de la dénonciation des violences, mais aussi celui d'une épreuve de force sociale. Pour les associations féministes, il s'agira d'un exercice d'équilibriste sans précédent : naviguer entre la solidarité nécessaire et la préservation d'une lutte qui ne peut attendre. La véritable question sera de savoir si, dans le fracas de la grève, la voix des victimes de violences sera parvenue à percer le mur du son.